NOTICES et MEMOIRES
sur divers objets curieux et essentiels relatifs à la commune de Corsavi, canton d’Arles, dépt des Pyrénées Orientales
Notice sur Corsavi et ses habitants par François-Joseph VILANOVA
Années 1824-1836NOM
Le village de Corsavi peut avoir reçu son nom des Romains qui avaient la manie, comme les Français d’aujourd’hui, d’emprunter à la langue grecque des expressions techniques pour manifester leurs idées; en effet le nom hétéroclite de Corsavilla sous lequel le village est désigné dans les anciens écrits, indique assez le mot grec qui veut dire rocher, il est joint au mot latin villa dont on a retranché les trois dernières lettres; on voit encore les maisons placées autour d’un grand rocher calcaire qui domine tout le village et sur lequel il existe encore les ruines d’un vieux château appelé du Roque fort où résidaient dans le temps de la féodalité la force et la violenceCHATEAU
Ce château de Roquefort qui a pris son nom du rocher fortifié sur lequel il était bâti est détruit depuis un temps immémorial; on ... que cependant toutes les barbacanes c’est à dire les ouvertures étroites et verticales pour pouvoir tirer à couvert sur le peuple révolté, les glacis remplis de décombres sont maintenant mis en culture; dans le temps nos habitants y ont trouvé des ustensiles de cuisine rongés par la rouille; on y voit de tuyaux de conduite en marbre blanc qui portaient l’eau de Ker Nègre et formaient une fontaine qui n’existe plus et dont le bassin est chez un particulier ( Pons) il est de granit et de forme rondeVILLAGE
On aperçoit encore autour du village la chemise de murailles qui l’enveloppait; il y avait quatre portes d’entrée dont une subsiste encore, les autres ont été détruites depuis quelques années, les traces y sont bien apparentes; la chemise ou mur d’enceinte était flanquée de tourelles, le clocher de la nouvelle église en était une, et s’appelait “ la tour de l’homenatge”, l’ancien sceau de Corsavi est celui qui est représenté en marge
Aujourd’hui le village se trouve augmenté d’une large rue au nord du château; la population a été en 1821 de 752 habitants ; le nombre de maisons est de 90 et celui des habitations rurales de 36. Il y a quatre bonnes fontaines dont les eaux légères et excellentes sont d’une température moyenne en hiver et très fraîches en été, et à un tel point que les habitants de la plaine qui viennent ici sont purgés dès le premier jour s’ils n’en boivent modérément.HORIZON et ses ASPECTS
La commune ne semble d’abord rien offrir à la curiosité, en hiver tout y est sec et monotone, en été c’est une suite des scènes pittoresques, suivant l’état de l’atmosphère et l’heure du jour, la cime découpée des montagnes qui forme l’horizon visuel, parait se perdre dans les nues, on dirait que c’est la dernière limite de la terre, le curieux éprouve un doux embarras dans la confusion et l’abondance des objets avant que l’œil parvienne à les découvrir, à mesure qu’on distingue ces objets, diversement éclairés, ils offrent des faces variées et des reflets d’ombre et de lumière d’un désordre inexprimable.
Si du plateau de Puig Estruch ou de la Serre on veut déterminer l’horizon, on aperçoit au loin, vers l’orient, une plage de mer où voguent de temps en temps les barques des pêcheurs ; plus à droite, les Albères présentent la perspective la plus reculée, sa teinte uniforme est d’un bleu grisâtre plus ou moins foncé, quand le temps est couvert, suivant la saison et la hauteur du soleil ; en suivant de l’œil les montagnes qui séparent l’Espagne de notre département, on voit celles de Montalba et d’Arles qui offrent trop d’accidents pour les décrire ; au midi notre horizon est borné par un mamelon dit « l’Escatirou » toujours vert par une immense quantité de buis, et par la Serre de Montferrer ; l’œil remonte vers l’ouest vers le gros « Puig de la Souque » couvert de pelouse et renfermant des mines métallifères non reconnues encore, la vue dont on jouit de la cime de ce mont est belle et étendue ; en continuant de tourner les regards vers le Canigou, on voit le Serrat de l’Estanyol, Tretze Vents de baix, Tretze Vents de dalt, et las Portelles de Canigou où se termine une grande plate-forme dite « Plans de Canigou » et jonchée d’une immense quantité de fragments de roches granitiques descendues des crêtes de deux grandes ramifications de ces montagnes qui paraissent se réunir en angle au lieu dit « las Portelles » ; l’une de ces ramifications curieuses pour les géologues se dirige vers Tretze Vents et l’autre se prolonge vers las Canals de Léca, et termine aussi notre horizon de ce côté-là qui suit la montagne de Batère vers les coteaux de Montbolo.
Dans notre horizon, quelquefois les dispositions pittoresques des nuages produisent des points d’optique curieux, ordinairement vers l’automne une ceinture ou cordon horizontal, parait isoler e la masse des montagnes leurs sommités qui semblent flotter dans les airs ; ce phénomène disparaît à mesure que le soleil acquiert de la hauteur. Ce qui est assez curieux pour les habitants de la plaine qui viennent à Corsavy….de voir un jour de printemps, les vapeurs de l’atmosphère condensée sous leurs pieds et couvrant horizontalement toutes les vallées et les gorges du pays, quelque fois l’électricité s’y développe, et le bruit de la foudre se fait entendre au milieu de cette mer de vapeurs qui imitent au moindre souffle les vagues de l’océan, et qui ne paraissent retenues que par les crêtes sourcilleuses des montagnes ; le curieux en observant attentivement un pareil phénomène à moins de peine à croire aux anciennes révolutions de la terre que les géologues attribuent aux eaux, il est possible que les dépôts des diverses terres fussent, en se formant, poussés, ballotés, ployés sur le noyau des montagnes primitives, comme les vapeurs dont nous venons de parler.
On remarque aussi à certaines époques de l’année, lorsque le soleil est sur l’horizon, un effet assez curieux ; cet astre, en naissant, parait double, et les eaux de la mer nous réfléchissent ses rayons éblouissants ; il en est de même de l’effet curieux de mirage de la lune lorsqu’elle coupe l’horizon pendant une nuit sereine et tranquille.
En été, toutes nos montagnes se tapissent d’une herbe fine, émaillée d’une grande variété de fleurs, qui offre des effets remarquables dans certains circonstances ; parmi un grand nombre citons le suivant : qui n’a pas remarqué sur la pelouse de nos montagnes les différentes couleurs qui se détachent d’un fond verdâtre ; on voit le matin dans certaines étendues, des fleurs de toutes les couleurs, qui disparaissent vers le soir ; il y en a de si délicates que les premiers rayons du soleil font disparaître aussitôt qu’elles son éclairées, la chute des pétales s’opère quelquefois par couleurs et par groupes des époques de la journée plus ou moins distantes.
CIEL
Le ciel de Corsavi est un des plus beaux des alentours du Canigou ; en automne et en mai, il est souvent obscurci par des brouillards qui se forment sur les lieux mêmes ou par les nuages que les vents apportent de la mer, mais aussi il est presque toujours serein dans les autres saisons.TEMPERATURE
Si nous comparons le climat d’Arles à celui de Corsavi, nous verrons que la température est plus constante ici qu’à Arles où les chaleurs de l’été et le froid des hivers sont excessifs ; à Corsavi, au contraire, l’ardeur du soleil y est moins forte ; elle est tempérée par l’air frais et léger qui vient continuellement de l’est ou de l’ouest ; notre exposition au midi, contribue à ce que le froid de l’hiver ne soit pas excessif et continu ; il est facile de concevoir que notre pays, quoique très froid et humide vers le Canigou, soit tempéré près de village, chaud à demi côté, et froid encore au bas des gorges où le soleil ne frappe guère, ainsi qu’au revers septentrional de nos montagnes.AIR
En venant d’Arles, le voyageur commence à éprouver l’effet salutaire du changement d’air, aussitôt qu’il rentre dans le terroir de la commune ; il éprouve un sentiment d’aise qu’on ne peut définir, causé par l’air plus frais, plus pur et plus vif que celui de la plaine ; à mesure qu’on monte, on respire plus facilement, on est plus gai, l’appétit augmente..VENTS
Lorsque le vent du sud-est, appelé vent de Rosas, souffle, il nous apporte de grandes pluies en automne et des brouillards humides en été, en hiver de la neige et le plus mauvais temps possible. Le vent du midi, ou vent d’Espagne, nous apporte quelque fois d’utiles et abondantes pluies, quelques fois il est si brulant qu’il dessèche tout et fait périr les récoltes s’il est continu. Le vent du nord, dit tramontane, est toujours froid surtout lorsque Batère est couvert de neige ; il est parfois si violent qu’il déracine les vieux arbres, mais il ne dure que 3 ou 4 jours, tandis que dans la plaine, il souffle pendant deux ou trois mois sans discontinuer. On a remarqué à Corsavi, que presque toutes les années, au mois d’avril, et avant la floraison des pommiers, ce vent emporte les fleurs de la plupart des arbres d’autres espèces.TERROIR
Le terroir de Corsavi est situé sur le revers oriental du Canigou ; il n’offre pour terre cultivable qu’une couche superficielle de débris terreux de roches primitives, mais en compensation, le sol forme une vraie terre de bénédiction pour le blé et le seigle. Les terres labourables sont divisées en « estivades » ou terres à seigle qu’engraissent pendant l’été les troupeaux qui pacagent sur la montagne et terres à « marseries » qui ferment les champs qu’on fème alternativement avec les graines de « mors » et le blé et enfin en « artigues » ou terres que des ouvriers appelées « artigaïres » travaillent à la pioche et à la houe et qui ne donnent au propriétaire du sol que le quart ou le cinquième de la récolte, tandis que les fermiers donnent les 1/3 ou les 2/5 ordinairement.ETENDUE
Le terroir de la commune s’étend de 5 à 7 lieues de l’est à l’ouest, c'est-à-dire du terroir d’Arles à celui de Prats de Mollo, et de 3 à 4 lieues du nord au sud, des communes de Valmanya, de St Marsal et de Labastide à celle de Montferrer. Il a été divisé en 1790 par le cadastre en 3 sections : appelées, la 1ère de la Fou, la 2ième de l’église vieille, et la 3ième de Vilalte. On y compte 40 ayminates ( 63 ares chacune) en terres d’estivades, 220 en terres à marseries, 200 en terres mauvaises, 24 en bonnes prairies et 27 en mauvaises, 10 en bois ou taillis de châtaigneraies, 5 en taillis de chêne, et 4 en futaie et autres taillis, 15 en vignes de nul rapport, une ayminate de demi en jardins, et 1813 en terres vagues et vaines ou patis ( l’estimation du revenu annuel de la commune s’éleva à la somme de 4452 f. environ) ; les terres improductives ont 1400 ayminates, les eaux courantes quatre cent, les bâtiments de toute espèce 7, les chemins 6 ; ce qui fait en tout une somme de 4166 ayminates d’étendue, que les répartiteurs de l’an 1790 ont trouvé pour la superficie du terroir de la commune de Corsavi et qu’ils ont évalué en produit imposable ci-dessus
En 1824, j’estime que l’étendue du sol de Corsavi est de quatre mille sept cent cinquante ( 4750) ayminates ; car les 6 lieues ( de 2000 toises chacune) que j’ai supposé ci-dessus au plus juste de l’est à l’ouest, multipliées par les trois lieues qui forment la distance du nord au sud, produisent une surface de 72 millions de toises carrées dont je retranche le dixième pour le terroir enclavé de Léca, ce qui réduit cette somme à 7.200.000 toises carrées qui égalent à peu près 4750 ayminates ou 3000 hectares environ. Il y a donc une différence de superficie de 584 ayminates entre la répartition faite en 1790 et celle que j’estime aujourd’hui et pour laquelle j’ai pris tous les renseignements possibles.
1. Quantité de terres labourées avec des bœufs :
- pour seigle d’estivades 60 ayminates
- pour seigle et lentilles sur jachères 90
- pour gros millet et légumes 20
- pour sarrasin 25
- pour orge escourgeon et éventail 18
- pour avoine 15
- pour pommes de terre 50
2. Cultivées à bras par les artigaïres
- pour toute sorte de blé et de légumes 20
3. autres
- terres laissées tous les ans en jachères 200
- terres vagues et patis 1500
- bois taillis de châtaigniers 26
- bois taillis de chênes et autres arbres 20
- prairies bonnes 10
- prairies médiocres 20
- pâturages 1250
- vignes 10
- jardins 4
- propriétés bâties 5
- chemins et rues 7
- lit des rivières et roches stériles des montagnes 1400
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TOTAL des ayminates contenues dans le terroir de Corsavi 4750RIVIERES
Le voyageur ne verra pas sans intérêt la rivière de Riuferrer se former de mille sources et descendre rapidement de l’ouest à l’est vers Arles dans un lit profondément encaissé qui présente quelquefois des précipices énormes ; il remarquera aussi cette concordance dont parle Buffon et qui règne entre les sinuosités parallèles des montagnes qui bordent les rivières et des rochers en zigzags dont les angles saillants correspondent à d’autres angles rentrants. Le Riuferrer, qui parait avoir reçu ce nom de ce qu’il coule au pied d’une montagne riche en mines de fer appelée Batère, sépare dans son cours tortueux le terroir de la commune de Corsavi en deux grandes portions qui forment un long et agréable bassin couvert de pelouse et de bois parsemé de rochers pittoresques. Le mouvement des eaux de cette petite rivière est trop rapide pour qu’elle ne puisse jamais geler, quelque froide que soit son eau. Elle nourrit d’excellentes truites dont le poids ordinaire des plus grosses est d’un demi-kilogramme quoiqu’on en ait vu de plus d’un kilogramme. Rarement on y trouve des anguilles ; elles sont d’un goût exquis et seraient si elles étaient plus communes recherchées pour la table des riches.
Dans le quinzième siècle il y avait encore sur le cours du Riuferrer plusieurs forges à fabriquer du fer ; on voit encore quelques vestiges de celle de Léca qui appartenait au seigneur de ce hameau, de celle e la tour d’en Glas une lieue plus haut à l’endroit appelé « lo pas de la fargasse ». Je ne parle point des autres rivières plus petites qui se jettent dans le Riuferrer telles que celles du Freixe, du Cazot dite la Riverette, du Cortal Triadou, de la Pinousette, ni de celle du moulin de la tine dite la rivière de l’Escatirou qui va grossir le Tech au-dessus d’Arles. Passons de suite aux débordements du Riuferrer.INONDATIONS
Il y eut en 1814 et en 1820 dans notre département deux grandes inondations ; le propriétaire qui en fut témoin se le rappellera toujours. Quels ravages ne produisent-elles pas ! Depuis l’inondation, dite dans notre pays de Sant Galdric, arrivée en 1763, nos vieillards n’en avaient plus remarqué de bien considérables, mais le 1 novembre 1814, jour de la Toussaint, un vent de sud-est qui soufflait depuis deux jours, réunit les vapeurs aqueuses de la mer, les pousse vers le Canigou qui les résout en cataclysmes ou averses continues et forme ces torrents d’eau qui débordent de toute part ; les maisons d’habitation, les champs et les prairies qui bordent le Riuferrer et autres propriétés furent exposés à la fureur des flots accumulés pour anéantir le sol le plus précieux de la commune. Le moulin à farine de l’Andreu avec tous ses accessoires disparut, déjà on ne sait plus où il était parti, on ne retrouva de ses débris qu’une seule poutre à Arles ; quant à cette ville elle était au désespoir ; les habitants du faubourg d’Espagne voyant le danger s’accroître décampèrent avec leur butin en laissant leurs maisons aux ravages menaçants du Riuferrer.
Vers les dix heures du matin ces grands… d’eau qui se précipitant des régions supérieures de nos montagnes, et le fracas des rochers qu’ils entrainent, effraient par leur sifflement et l’odeur révoltante du brulé que ces rochers développent dans leur choc mutuel et le frottement continu qu’elles acquièrent en roulant dans l’onde dont les flots portent partout ravage et désolation.
L’inondation de St Bruno arrivée le 6 octobre 1820 fut encore plus funeste que celle dont nous venons de parler, surtout pour la commune de Corsavy ; malheur à celui qui avait des propriétés sur les bords du Riuferrer ; cette inondation détruisit et entraina tout ce que celle de 1814 n’avait pu faire. De grands arbres déracinés et flottant partout, arrêtaient les atterrissements, les éboulements et les chocs de tous les corps entrainés, se multiplient dans les sinuosités du Riuferrer qui redouble sa fureur et hâte la destruction de ses rivages. Le pont en pierre de l’Andreu, et la « palanca » très élevée del Guell furent abattus ainsi que le beau pont de la forge qui était réparé à neuf depuis deux ans.AGRICULTURE
Les terres de Corsavi sont en général …médiocres et médiocrement bien cultivées, ne rapportent pour la plupart que des seigles et des pommes de terre ; une grande partie ne rapporte rien du tout ; la position du terroir les expose très souvent aux ravages et aux dégâts des ravines ; les cultivateurs sont obligés tous les ans de construire de petites murailles pour retenir la terre sans lesquelles le pays ne jouirait longtemps des avantages de sa fertilité. Les labours ne sont jamais profonds sur nos montagnes ; on en fait généralement deux quelque fois un, et rarement trois pour ensemencer un champ ; on n’y passe jamais de brise-mottes, ni de herse, la glèbe favorise dit-on la 1ère végétation, qu’elle abrite de tout côté contre le vent.
Depuis cinquante ans on cultive en grand la pomme de terre et le pauvre ne la fait jamais entrer dans son pain, quoique d’une économie et d’une excellence reconnue lorsqu’on la pétrit avec deux tiers de sarrasin qui donne seul un pain noir graveleux et désagréable au goût ; les pommes de terre s’allient encore mieux avec la farine du froment, le pain qui en provient est très beau, durcit moins vite, se garde très longtemps, possède une saveur franche et un goût de noisette recherchés. Le plus grand mal dans la culture de la pomme de terre, c’est le trop grand désir d’en avoir abondamment au détriment des autres récoltes, pour les vendre ensuite à vil prix, aujourd’hui ( 1824) nous les vendons à 85 c le quintal métrique. Déjà les propriétaires de la commune commencent à s’apercevoir qu’ils ne recueillent plus autant de blé et de légumes que leurs pères qui ne cultivaient la pomme de terre que pour le strict nécessaire, plus on sème de ce tubercule, plus les orages et le vent emportent de terre ameublie et moins aussi on recueillera par la suite.
La culture des chanvres et des lins a lieu vers le mois de mai ; si elle est d’une trop petite étendue, elle est du moins générale ; tous les habitants en veulent avoir une planche dans leur jardin. Voici une propriété bonne à savoir de la tige encore verte du lin, c’est qu’elle tue presque instantanément les cochons qui en mangent.
On ne voit point ou presque point à Corsavi des prairies artificielles ; il n’y a que de trèfle rouge du Roussillon aux alentours des maisons agricoles pour l’entretien des troupeaux à laine durant l’hiver et pour nourriture des bœufs au printemps ; il y a aussi quelque peu de luzerne qui n’est point d’un grand produit à cause de sa fenaison que nos agriculteurs, sans intelligence, trouvent difficile. Il faut avouer encore que leurs efforts dans les autres cultures sont souvent contrariés par les frimas, les tempêtes et les grêles qui tombent annuellement plus tôt ou plus tard. J’ai vu plusieurs fois à la veille de la moisson, des champs dorés par les épis, n’offrir dans un instant qu’une terre en friche à l’œil du cultivateur attristé de sa perte.
Il parait au premier abord que la culture de terroir de Corsavi est facile parce qu’on laboure à tout temps et qu’on y sème des blés durant une grande partie de l’année c.a.d. depuis le mois de septembre jusqu’au mois de mai ; il me semble au contraire que les différentes positions des terres, que le changement du sol froid, humide ou tempéré, que la pente des terres mobiles pour lesquelles il faut un art particulier afin d’empêcher qu’elles ne soient entrainées dans les rivières avec leurs engrais et leurs productions, forment autant de difficultés insurmontables qui exigent des combinaisons et des connaissances que tous les agriculteurs ne peuvent acquérir.
Les semailles ne seraient pas prolongées jusqu’en mai, si l’on avait d’avance assez d’engrais pour les terres qu’on destine à la récolte, au contraire les fermiers insouciants en laissent toujours perdre une grande partie soit par les vents, soit par les eaux des pluies qui les entrainent dans les ravines ; ils ne sont pas assez jaloux d’un objet aussi important, de combien ! Ne pourraient-ils pas accroitre la masse de leurs fumiers, si comme on fait dans d’autres pays ils ramassaient les feuilles sèches des bois que les vents entassent dans les lieux abrités et les branches des jeunes buis qui recouvrent une trop grande étendue de la commune, source inépuisable d’engrais pour le cultivateur intelligent ; l’enfouissement de certains végétaux aqueux et verts offre aussi une grande ressource pour la culture prompte de notre sol ; mais l’attachement aux anciens usages de fumier des bestiaux excluant tous les autres engrais, sera longtemps encore un obstacle dans l’emploi de ceux dont je viens de parler.
Les jardins du village présentent un amphithéâtre pittoresque et toujours vert, mais les murailles qui contiennent les terrasses ou bandes de terre sont de temps en temps renversées par les orages ou par le trop plein des pluies continues, le cultivateur laborieux les rétablit incessamment pour jouir d’une culture exceptionnelle.MAISONS RURALES
7 juin 1836 état des métairies de Corsavi avec quelques objets nécessaires à leur exploitation
Hab masculins. Hab féminins. NOMS Moutons et brebis agneaux bœufs vaches Jeunes qui apprennent à travailler Porcs engraissés truies Jeunes à vendre semence
5 3 Lo Coumou 40 20 2 2 2 8
2 4 Mas de l’Andreu 100 45 3 3 4 1 4 30
1 2 Case Vicens de l’Andreu 30 15 2 2 2 1 6 7
3 3 Bigorrats de baix 80 30 4 4 3 1 5 35
7 5 Bigorrats de dalt 220 70 2 2 3 6 1 2 60
5 4 Lo Freixe 220 70 2 3 35 4 1 4 60
9 2 Gaüsach 400 100 4 5 8 8 2 8 100
4 5 Mas noü de Gaüsach 160 40 2 3 4 1 4 30
6 2 Vilalte 180 50 2 2 3 4 1 4 50
5 4 Casa Valmanya 400 100 4 5 7 8 2 8 110
8 8 Casa Pinous 300 90 2 4 6 4 1 4 90
7 4 Mas de l’hom 300 90 4 4 6 8 2 8 100
8 2 Mas de l’hom petit ( la cazette) 80 30 2 3 4 1 4 50
11 8 Lo Casot 350 100 4 4 6 6 1 2 90
5 5 La Taillède 300 90 4 4 6 8 2 8 100
4 2 Puig sech ( cortal de l’Aloÿ) 120 50 2 3 4 4 1 4 50
3 5 Las balmes 100 40 3 4 4 1 4 30
3 3 Castell vell (casa Gallard) 60 20 3 3 2 1 6 20
4 7 Casa Vilafort 40 20 3 4 3 1 5 30
5 4 Lo Tuyre 80 30 2 3 3 1 5 20
7 4 Lo Puig 200 60 4 4 6 3 1 5 80
4 5 Madeloc de baix 140 50 2 3 3 4 1 4 60
5 5 Case Delaris 300 90 4 4 6 8 2 8 100
121 97 TOTAUX 4200 1300 40 73 100 106 27 107 1310
19 21 artigaïresLes maisons d’exploitation pour l’agriculture sont au nombre de trente six dont 23 pour les fermiers des métairies d’une assez grande culture pour y entretenir des troupeaux, et 13 pour les artigaïres, ouvriers qui travaillent leur petite culture à bras avec la pioche et la houe. Voici un tableau qui fera connaître le nombre des bestiaux qu’on peut trouver dans chacune des 23 métairies de la commune ainsi que la quantité de seigle nécessaire pour la semence des terres qu’on cultive tous les ans
Les 13 autres maisons d’artigaïres sont les suivantes : case Japou, Mas de la Couca dit Guell de baix, Casa Pet de Bourrou, Casa Dayne, Moli vell, Casa Vaca, Moli den Maler, Guell de dalt, Case la Samsone dit Can Doble, lo Cortal de l’Arol, las garrigues, roc Riera dit Cazotte del moli den Vidal, et la Solanette. Dans toutes ces petites maisons agricoles on n’entretient point de troupeaux ….. à 80 double décalitres de semence leurs terres à seigle
Quant aux autres maisons rurales on y voit la forge de Corsavi, le moli den Borat, le moli de la fargue, le moli Delaris, le moli Vidal, ; on peut observer que dans l’établissement de la forge il réside ordinairement une famille d’artigaïres, deux à Caca Vaca, une à Vilalte, une au moulin Delaris et une autre au mes de l’Andreu. Voilà toutes les habitations qui sont répandues sur le terroir de CorsaviRECOLTES
Outre les cultivateurs à bras appelés artigaïres dont nous avons déjà parlé, il y a dans le pays des « parcés » ouvriers qui cultivent et sèment des terres que le propriétaire ou fermier ne peut ou n’a pas le temps de travailler, mais qu’il laboure pour couvrir la semence moyennant un litre de vin ou un demi-litre par « artigue » ou étendue de terre que prend l’artigaïre et les 2/3 des récoltes excepté celles des pommes de terre dont il en a les ½. Si le « parcé » fume la terre il prend en sus de sa part le 1/3 des récoltes et tous les haricots qu’il … entre les tiges du maïs, à l’égard des fermiers ils n’ont pour leur part que la moitié des bestiaux et les 3/5 de toutes les récoltes qui sont en général très tardives à Corsavy ; elles ne commencent qu’au retour des moissonneurs qui vont tous les ans dans la plaine au mois de juin.
Le temps de semailles pour le seigle d’hiver dure depuis de premier octobre au mois de janvier ; on le moissonne du 15 juillet au mois de septembre suivant. Les récoltes préparatoires au seigle sont les pommes de terre qu’on sème du premier avril au 15 juin et qu’on recueille en octobre ou avant les gelées, ainsi que le maïs qu’on sème en rayons à la fin du mois de mai sur le chaume du trèfle labouré deux fois. Le sarrasin dispose très bien la terre à seigle ; on le sème du 15 juin au 15 juillet ; on commence la moisson le 9 octobre. L’orge paumelle et l’escourgeon dit vulgairement « cabaillé », se sèment vers le 15 avril ; on recueille ce dernier à la fin juillet et l’autre à la fin août. L’avoine est semée en mars et moissonnée vers le 15 août.PRODUIT MOYEN
Les trois plus grands articles de notre exploitation sont les prés, les bois et les céréales ; le produit moyen en nature de l’ayminate de pré peut être évalué à 16 quintaux de foin ; pour le bois nous le ferons connaître dans un mémoire particulier ; quant aux céréales, on trouve approximativement qu’elles donnent pour terme moyen du produit de différentes récoltes 36 doubles décalitres en seigle par ayminate de terre où il y en a été semé 6 et quelquefois 7 ; 50 doubles décalitres de maïs où l’on en a cultivé un décalitre ; trente cinq doubles décalitres de sarrasin où on en a semé cinq décalitres ; 36 doubles décalitres d’orge pour 6 de semence ; 35 d’avoine pour sept doubles décalitres ; 450 de pommes de terre pour 30 doubles décalitres de 16 kilogrammes chacun.
CONSOMMATION MOYENNE
La consommation totale qui se fait dans la commune est égale à sa dépense moyenne multipliée par le nombre des individus qui consomment ; nous ne considérerons dans le tableau suivant que quelques-unes unes des consommations principales calculées sur la population de CorsaviSeigle en hl Maïs (hl) Sarrasin (hl) Orge (hl) Avoine (hl) Pommes de terre (hl) Légumes secs (hl) Décalitres de vin
Consommation annuelle 4512 830 80 58 50 2000 24 4250
Récoltes moyennes 594 100 80 58 51 2250 10 250
Déficit annuel 3918 730 14 4000En 1836 Seigle en hl Maïs (hl) Sarrasin (hl) Orge (hl) Avoine (hl) Pommes de terre (hl) Légumes secs (hl) Hectolitres de vin
Consommation annuelle 2536 1200 200 105 50 2000 100 1000
Récoltes moyennes 1268 300 200 105 57 4100 50 64
exportation 7 2100
importation 1268 900 50 935La balance de ces résultats à peu près satisfaisante relativement au nombre de consommateurs de la commune fait voir la grande quantité de seigle ou de méteil que nos habitants sont forcés d’acheter ailleurs, notamment à la ville d’Arles. Cette forte importation ainsi que celle du vin, cause la pauvreté de nos ouvriers qui gagnent le plus dans leur industrie et n’enrichissent point nos cultivateurs qui suivent leur culture avec autant d’activité et d’économie que la meilleure gestion d’un terroir semblable à celui de Corsavi. Si à la valeur de ces deux objets de première nécessité on ajoute le numéraire qu’il faut exporter pour se procurer tant d’autres choses nécessaires et surtout l’argent qu’il faut pour acheter le maïs qu’on donne pour ration aux mulets qui vont à la journée au nombre d’environ 22 ( ils en consomment deux hectolitres par jour) ; on verra que sans la prospérité industrielle des mines de fer on ne pourrait subsister dans cette contrée, où la plupart des terres ne sont cultivées qu’une année sur dix, quinze et même plus quelque fois ; le reste du temps elles ne forment que des patis d’herbes adventices.
HABITANTS
Le caractère et les mœurs des habitants de Corsavi différent de ceux des autres villages voisins ; les agriculteurs sont religieux et crédules, superstitieux même ; ils font leurs travaux agricoles à certaines phases de la lune ; tous les ans ils payent un tribut à « l’assouladadou » qui les guérit dissent-ils de certaines maladies, telles que la rage, tandis que d’un autre côté le curé du village leur fait des exorcismes et leur bénit leurs mauvaises récoltes et toutes espèces de bêtes, surtout les malades ; pour indemniser le curé de sa puissance, ces pauvres gens lui font présent d’un cochon de lait, d’un agneau ou d’autres bonnes choses.les mineurs de Batère sont plus superstitieux que religieux et même inderots ; ils sont doux chez eux et dans le village, altiers et fiers lorsqu’ils sont aux mines où ils résident nuit et jour, excepté le dimanche et les autres fêtes quoique supprimées. Ces ouvriers, d’un travail pénible, gagnent beaucoup, sont toujours en ribotte les jours de repos, et comme on les paye par semaine, ils jouent au dimanche ce qu’ils gagnent péniblement au plus rude et au plus funeste des métiers, car à la fin de la semaine il s’en écrase quelque fois sous le poids des rochers énormes qui se détachent du ciel ou du flanc des galeries des mines surtout si la terre est trop imbibée d’eau. Ni leur indigence, ni tous les avantages que pourraient leur offrir toute autre commune, ne sont capables de leur faire envier un sort plus heureux. Les garçons en se mariant ne veulent pas même résider chez leurs épouses, ils redoutent plus leur déplacement que les dangers de la guerre, ceux qui le sont désignés pour l’armée se cachent dans les bois ou dans les mines ou vont chercher à la fin leur impunité ou leur tranquillité en Espagne. L’instruction parait bannie de notre commune ; les filles et les garçons, tant qu’ils sont jeunes, ne font rien ; ils vont quelque fois avec leur corbeille ramasser par les chemins les fientes des bestiaux, arracher le chaume des champs dans la saison, réunissent avec un petit râteau les feuilles mortes des bois pour faire de la litière au porc. Lorsque les garçons sont assez forts pour conduire des ânes, on les envoie tous les jours aux mines et jusqu’à ce que leur père les retienne pour « gourbeté » dans l’exploitation des mines ; quelques-uns uns continuent le transport et deviennent bons muletiers. Les filles, en grandissant, aient leurs mères en tout, piochant avec elles le terre de artigues ou autres, portant à dos tous les objets, tels que les foins des prairies, le bois de chauffage qui est la base journalière d’hiver pour cuire les pommes de terre… ; nos femmes sont des plus laborieuses du département relativement à l’agriculture ; elles ne comptent point sur leurs maris qui travaillent aux forêts ou dans les mines ; aussi on n’avait que des femmes et des enfants dans le village.
Du reste, nos habitants, quoique agrestes et mal logés, ont partout l’humeur hospitalière et la bonhomie d’offrir dans les métairies à tout passant de quoi se rafraichir et se restaurer, s’il en a besoin, aux mines, l’étranger est forcé le plus souvent d’accepter surtout s’il entend le patois catalan ; ces mineurs officieux sont très réservés dans leurs fourberies, isolément ils se font dans leur négoce autant du mal qu’il est possible, ils trompent dans leur mystérieuse finesse et leurs maîtres, quoique rusés, et tous les acheteurs de mine ; quoique ombrageux ils sont étroitement unis pour le bien général qui devient le leur propre.ALIMENTS
Le pain dont les habitants se nourrissent est ordinairement de seigle, de sarrasin ou de maïs, rarement de méteil, cependant tous ceux qui le peuvent ne manquent jamais de faire le pain de froment pour la fête patronale. Leurs légumes sont les pois, les haricots, les lentilles, les fèves, les citrouilles, les oignons, les poireaux, les choux, les navets et les pommes de terre. Nos cultivateurs mangent chaque jour pendant toute l’année de ce précieux tubercule sans lequel ils ne pourraient subsister dans ce pays. L’orge émondé leur est aussi d’un grand secours ; pendant les chaleurs, cet aliment est rafraichissant et excellent cuit au gras avec du porc. Les habitants se procurent tous les ans un ou deux cochons pour engraisser et le saler ensuite à la fin du Carnaval pour la provision de la maison, car on ne mange presque jamais de la viande de boucherie. L’usage ordinaire est de faire deux bons repas par jour, le matin et vers l’entrée de la nuit ; à ces repas on mange toujours de la soupe qu’il prend dans des assiettes profondes en forme de calotte et que les Espagnols nous apportent de leur pays ; on mange aussi beaucoup d’ « ouillade » ou potage de différents légumes que l’on assaisonne d’un bon morceau de porc et d’un peu de vieux oïnt écrasé sur quelque appui avec la pointe d’un couteau ; on a l’attention de ne mettre ce condiment au pot ou dans la marmite que lorsque le bouillon est en ébullition ; on mange ordinairement les potages sans pain, tandis qu’il l’est alternativement avec la viande.FETES et USAGES
Les fêtes commencent toujours par des actes de religion que je ne décrirai point ici, et se terminent par des danses et autres usages que voici :
Au premier Jour de l’An, les enfants du village, armés d’instruments afin de faire du charivari, vont, la nuit, à toutes les portes des maisons crier « ni nou ! ni nou ! » qu’on peut traduire par « an nouveau » ; ces cris rapportés, accompagnés d’un bruit qui abasourdit les oreilles, forcent les gens à leur donner quelque chose, comme des pommes, des noix, ou autres fruits, pour finir ce tapage ; sinon il dure jusqu’aux Rois, toutes les nuits, chez ceux qui n’ont rien donné.
Pour la Chandeleur, on fait l’homme fauve ; un paysan ordinairement recouvert de lierre ou d’une peau qui ressemble à celle d’un ours, est conduit au son du tambourin par tout le village, attaché avec une corde, pour le faire danser à l’instar des conducteurs d’ours ; cet ennuyeux amusement terminé, l’homme-ours prend une longue perche et court après les gens pour les frapper, faisant semblant de les dévorer, tandis qu’il est poursuivi par d’autres qui lui tirent des coups de fusils chargés à poudre; quand il est fatigué, il se retire dans une baraque de paille faite ordinairement au coin de la place et où l’on met ensuite le feu pour le faire sortir. Ce grossier amusement parait indigent. Le retour de la belle saison, un proverbe dit que le printemps ne revient après la Chandeleur que l’ours ne sorte de sa caverne. Lorsque les fêtes des chrétiens remplacent celles des paysans, la fête de la préparation de la vierge, appelée Chandeleur, qu’on célèbre le 2 février, fut substituée à celle de Cérès.
Au dimanche du Carnaval, on a toujours fait « le bagué », c'est-à-dire qu’on imite les anciens baillis de village en contrefaisant quelques-uns uns de leurs usages ; un jeune homme dégourdi, portant perruque, de vieilles dents postiches, et un manteau, coiffé à l’antique ; il se rend, pendant qu’on sort de la grand-messe, sur la place, à cheval précédé des musiciens et suivi d’une bande joyeuse de jeunes gens dont l’un est habillé en femme, pour contrefaire l’épouse du bailli. Arrivés sur la place, le bagué, au milieu de la foule, descend de cheval, s’assoit près d’une table où il y a un grand livre qu’il feuillette avec une corne de bouc et fait le simulacre d’y enregistrer le paiement des dettes des vassaux qui se présentent volontairement ou par force, conduits par ceux qui ont loué les musiciens appelés « caps de jouglas » qui poursuivent deux à deux ceux qui ne veulent rien donner, et les amènent, attachés avec une longue bande ou ceinture près de la table où le bagué les exhorte à payer leur débit..Pendant ce temps on danse le « bail del bagué » qui se prolonge au-delà d’une heure après midi. Cette cérémonie terminée, on se retire pour diner. Après ce repas on fait « le bail dels cornouts » ou « des cocus » ; on n’y voit que des gens mariés ; ceux qui ont loué les musiciens excitent les indifférents pour cette danse et vont prendre les hommes, les invitent avec instance d’aller au « bail ». Les femmes ne se font point prier, elles excitent même cette farce où quelques-unes unes des plus gaies placent des cornes à leurs danseurs ; à la fin de ce « bail » on fait payer quelque chose aux hommes, et on leur donne, ainsi qu’aux femmes, un verre de vin qu’ils prennent chacun étant à leur place où ils attendent que les musiciens, ayant fait une valse qu’ils jouent durant la ronde de ceux qui font payer, pour terminer ensuite la danse. Vient ensuite le « bail dels fadrins » ou « des jeunes gens » dont les cérémonies sont les mêmes à peu de chose près ; en fin la journée se passe en carnavalades.
Le lendemain, lundi, ceux qui ont loué les musiciens, vont en habits de carnaval dans toutes les métairies où on leur donne de quoi faire ribotte le jour des Cendres ; cette ribotte est connue dans le pays sous le nom de « marloussada » car ce jour-là, les « caps de jouglars » vont dans les maisons chercher des œufs, du pain, et inviter les hommes à se joindre à eux pour déjeuner, diner et souper dans une maison particulière ; anciennement ces repas étaient très dispendieux ; aujourd’hui on n’y voit plus, comme alors, les gens les plus riches du village qui donnaient à la fin de chaque repas, six, huit ou dix francs chacun et même plus. L’après-midi, vers les trois heures du soir, les principaux agents de la ribotte, se travestissent, les une en filles pour pleurer le Carnaval qu’on va enterrer, d’autres garnissent un brancard pour le porter, un autre fait le prêtre qui est aidé de plusieurs pour les cérémonies, d’autres enfin suivent en chantant quelques airs d’église et portent une corde où pendent plusieurs bouteilles de fer blanc remplies de vin pour désaltérer ou plutôt pour animer le convoi qui fait par … le tour du village se rendent à la Serre où ils brûlent l’image ou la figure du Carnaval après avoir bien bu, bien dansé, bien ribotté, puis reviennent sérieusement et en silence au village pour souper et ribotter encore, et on fait payer le vin à celui qui, dans le retour, a proféré quelque parole, ou ait voulu rire aux dépends de quelqu’un d’autre
Durand la Semaine Sainte les jeunes gens vont par bandes dans les métairies pendant la nuit et le Samedi Saint à la porte de toutes les maisons du village pour chanter des couplets dits « los goigs dels ous », ces chants nocturnes sont le plus souvent accompagnés par les instruments de nos danses catalanes ; le jour de Pâques, les chanteurs avec les musiciens demandent chez les habitants de quoi faire l’omelette qu’ils vont manger après midi sur le gazon de la Serre, tandis que d’autres la mangent en famille ; après ce petit repas champêtre on danse sur la pelouse ; l’étranger qui vient ici pour la première fois jouit des contrastes des parures diverses des danseuses avec le vert sombre du gazon et se rappelle ces sortes d’étrennes païennes que les Celtes, nos ancêtres, faisaient avec les œufs de pâques.Pour le jour de l’Ascension on se rend en procession avant la grand-messe hors du village à la croix dite « de las platanes » ; anciennement après que le prêtre y avait fait les prières ordinaires on distribuait un petit pain à tous les assistants qui y arrivaient en foule des endroits voisins ; maintenant on les donne à la porte de l’église tous les ans ; après l’office le prêtre les bénit et en prend deux ou trois. Les distributeurs ou « caristaders » en fournissent aux petits comme aux grands ; aussi tous les habitants jusqu’aux plus petits enfants des métairies sont apportés ce jour-là à l’église pour avoir une « brene » ou petit pain noir ordinairement indigeste ; la foule se presse pour en avoir, les femmes crient, les enfants pleurent et présentent un tableau qu’un peintre habile trouverait assez difficile. Cet usage antique parait devoir durer très longtemps encore.
Pour la St Jean on fait comme dans les autres lieux du département ; avant le jour on va chercher la bonne aventure, c'est-à-dire des herbes et des fleurs qu’on place en croix au-dessus des portes des maisons ; les muletiers conduisent uniquement ce jour-là leurs mulets dans les près ou sur les bords des chemins pour manger l’herbe toute couverte de rosée qui leur entretient, dit-on, la santé. Les bergers font pacager leurs troupeaux avant le lever du soleil. La veille de ce jour on allume partout des feux dits de St Jean. Le lendemain de cette fête, les muletiers fêtent celle de leur patron St Eloi ; on conduit sur la place, où il s’y forme des courses, les mulets qui vont aux mines ; chacun conduit les siens en faisant le tour du village précédés des musiciens et demandent chez les particuliers le pain qu’on bénit à l’église pour donner ensuite à tout le monde. Lorsque les mulets arrivent à la porte de l’église, le prêtre, avec les ornements sacerdotaux et une … leur fait quelques prières et leur donne la bénédiction ; puis ils se retirent et passent la journée…
Enfin, pour la St Martin, jour de la fête patronale, les habitants ont une bonne tenue ; on célèbre la fête avec toute la pompe dont on est capable. Les danses durent deux ou trois jours, le « bail » de cérémonie pour le maire se fait rarement, celui dit « dels confits » et celui « del ramailles » toujours. Depuis quelques années on ne danse plus le « bail del tortell », ni celui de la « couca » ( gâteau), ni d’autres de cérémonie locale. Le premier n’était dansé que par les femmes des marguilliers de l’église et l’autre par ceux qui ont soin de la chapelle du Rosaire
Costumes
Dans tous ces jours de fêtes, la parure des hommes est … de drap bleu, … de leurs femmes qui colorent la laine en juin et la filent autour ; ce gros drap est d’une texture croisée gardant tout le poil et quelque fois peu foulé ; celle des femmes est en noir, blanc, ou rouge. Les uns ni les autres ne sont point sujet aux caprices des modesCHASSE
La chasse au fusil est la seule qui soit exercée pour l’amusement champêtre des habitants de Corsavi, quelques enfants s’amusent à la chasse par lacets et par ruse ; avant de donner le nombre des lieux où l’on trouve chaque sorte de gibier dans la commune, décrivons les divers objets nécessaires à cet amusement dont l’exercice ne peut être qu’agréable à l’esprit et favorable à la santé.
Un fusil est dit monté à l’avantage quand la direction du canon se rapproche de l’œil sans déranger la tête ; la couche inclinée divise l’action du recul, les deux inclinaisons combinées ( couche et avantage) favorisent la justesse du tir ; chacun met en joue à sa manière, un grand agent au bras long a besoin d’une couche longue, un chasseur dont les épaules sont relevées et de cou court choisit une couche droite ; en général on préfère la longue à la courte, et la courbe à la droite ; la 1ère est plus ferme d’épaule ; la 2ième rend le tir plus juste et le recul moins sensible ; le recul étant proportionné à l’effort de la poudre, on le rend moins sensible ( non en réalité) en donnant plus de poids à l’arme, plus de courbe et avantage à la crosse, une pasta de recul s’assortit sur la masse, le reste s’affaiblit et se divise sur les deux inclinaisons et sur l’épaule ; il est utile de connaître la portée d’une arme de chasseur pour ne pas pointer inutilement ; elle dépend des lignes de mire et du tir dans le même plan vertical ; un fusil qui porte serré ne porte pas loin ; celui qui porte loin ne pelote pas ; une charge forte de poudre fait éparpiller, un gros calibre porte plus loin parce que le mobile peut être plus…. La vitesse ou la force initiale dans deux fusils étant la même, plus le plomb ou mobile est gros, plus il a de portée, mais il faut plus de poudre pour … une forte…, et comme le mouvement est …composée de la masse et de la vitesse, le mobile étant plus pesant doit aller plus loin puisque l’un des facteurs est augmenté et que d’ailleurs la vitesse n’est que le rapport : espace/temps.
Le but en blanc d’un fusil de chasse dépend du calibre de la longueur du canon, de l’… de la ligne de tir et de mire, de la nature et force du métal, de la température et humidité de l’air, de la mesure de la poudre et de plomb dans la charge ; un fusil doit être de 28 à 32 pouces pour tirer aux perdrix, à 45 pouces et à 25 ou 30 pouces pour le poil. La poudre doit être faite en été ; sa force est en raison composée de la quantité et de la résistance, la vivacité et la force dépendent encore de la proportion des matières composantes, elle doit résister au frottement, et d’une couleur d’ardoise ; l’augmentation de la force par la chaux caustique, par la potasse, par le mariate suroxygéné, par l’antimoine, par l’alcool ou l’éther, n’est point importante ; on préfère un petit ballon de verre d’acide nitrique au centre de la poudre.
( suivent des considérations techniques sur les fusils, la poudre, etc.…)Tous les chasseurs du pays remarquent que la chasse du lièvre ne doit avoir lieu qu’au printemps et en automne parce que dans cette saison les lièvres passent de la plaine au Canigou et descendent en automne dans la plaine. Pour cette chasse on se sert de chiens courants qui chassent le nez à terre et quand ils rencontrent la piste, ils font 2 ou 3 grands cris de temps en temps, en approchant du lièvre; un des chasseurs menant les chiens les détache tandis que les autres vont se poster dans certains passages connus dont voici les principaux : Coll de la Vignasse, Coll de Lancia, pla de Sant Marti, Coll de Riu, quer de camins, collada de la farga, camp llune, pla jougadou, deux rocs de Cardabère, roc de Sant Guillem, pla de Rodes, pla de las eugas, serrat de Guillanasse, las Sereus, 2 collets de la Cirere, Coll Boufadou, 2 collets de Pey, collada del bolet, Coll de la Descarga, Castellats, Coll de Auger, pla de la justici, roc de las aniolles, tour de Batère, creu del ferrou.
Les passages des isards sont les suivants : collada de las Canals, las Sereus, serrat de la Guillanasse, pla de las eugas, collada del serrat del pla de las eugas, collada de Canigou, collada de Tretze vents, Coll de roc negre, la llouselle.
On fait aussi la chasse aux lapins lorsqu’il a plu et que le ciel est couvert de quelques nuages qui laissent percer les rayons du soleil. C’est alors qu’on va se poster dans les endroits où sont les lapins et qu’on voit sortir de leurs souterrains pour brouter l’herbe, se chauffer aux rayons solaires, et qu’on peut facilement les tuer. Voici les noms des lieux où l’on trouve des lapins : Balmes, quer de camins, terre roge, Guilleteres, pla de las moles, Boixeres, Madeloc, font del metge, sous lo pla jougadou, pla de la justici, roques Negras de Can Robert, serra de Can Valmanya, serra de Vilalte, serra dels Bigorrats, bac del Drago
Quant à la chasse des perdrix et des cailles on la fait avec des chiens courants ou d’arrêt….. On trouve souvent de fortes compagnies de ce gibier dans des endroits où l’on s’y attend le moins
Loin de là effrayé par les changements brusques du climat, le chasseur s’abandonne aux impressions délicieuses de cet amusement, et se fatigue sans y penser, et comme il a besoin de se désaltérer de temps en temps, voici le nom des principales sources qui sourdent de nos montagnes, comme le chasseur, tout étranger, soit muletier, soit voyageur, soit naturaliste a besoin de la fraîcheur agréable des eaux pour le dans ses fatigues. La quantité de sources est innombrable ; les principales sont : la font de taillade, del prat del Rey, de coma llagosa, del prat de Lamarque, del bac de l’Andreu, del bac del Drago, del palet de Rolland, de l’ascoudaillou, de Rolland, des camps den Blasi, de la BA niouse, de la Coma, de las Creus fresca, de la llose, del funxo del ginebra, de romanis, de l’aspinas, de paux fourquets, de la close, del graubiu, de l’anie, d’aiguës blancas, del lotuires, de l’ascoudaillou, de l’aboaradeu gros et petit, de barnado, de canals, des bagués ou pagesa, de grilladou, del bouladre, del micalet ou roques Negras, de las Indis, del balaga, Blanca, de las balmettes, de riba male, de la barraque del Faig, de rabasse, de Tretze vents, de l’estagnol, del pla de rodes, del bac de font freda, del bac de la Pinousette, freda de Cardabère, carénera de dalt, cardebera de baix, de la casa del bac, del carbo, del lloup, de la gardiole, del bac de la farga, del roc de gaillagos, del sarrouillé, del carnegra, de costal, de l’aram, les sept funs, del clot de las boixeres, del mené, del Salt de l’aiguë, de la trinquineille.
Je ne nomme point toutes ces petites sources cristallines qui ne tarissent jamais ; elles sont innombrables, leurs eaux sont de glace en été et fumantes en hiver. La nature pourrait les avoir distribuées pour désaltérer les troupeaux et les passants qui doivent en user avec précaution à cause de leur fraîcheur perfide durant l’été.
Il faut dire encore que dans le voisinage de toutes les maisons rurales il y a encore une ou deux fontaines que je n’ai point désignées ci-dessus, toutes délicieuses par la fraîcheur agréable de leurs eaux.SITES et POINTS DE VUE
Parmi les sites et les points de vue qui méritent d’être signalés aux curieux, citons le Canigou, la tour de Batère et la Fou. Lorsqu’on monte au Canigou, il faut choisir une belle journée, quelquefois d’épais nuages se forment tout à coup, le ciel et la terre semblent se confondre ; on s’aperçoit que de froides masses de vapeurs sillonnées par des éclairs et roulant en tourbillonnant autour de nous, oblige la troupe à descendre au plus vite. Parfois ces vapeurs se dissipent à l’aspect des rayons brulants du soleil, alors tout invite à continuer la marche vers le sommet du Canigou. Arrivés à la cime d’un des trois pics qui servent de baromètre à tout le département et les pointes des rochers des paratonnerres naturels qui préservent les environs des méfaits de la foudre. On y jouit d’un des plus beaux spectacles de la nature, élevés à plus de 2800 mètres au-dessus du niveau de la mer, on croit voir, comme les dieux de l’Olympe, l’univers à ses pieds. De l’éminence de cette montagne, l’œil plane sur un vaste horizon, couronné au loin par un amphithéâtre de montagnes dont les pentes sont couvertes d’herbe fine qui engraisse durant la belle saison un grand nombre de troupeaux et sur leurs cimes orgueilleuses sortent d’arides rochers dont l’effet singulier du placement ravit le géologue qui les visite. Ce sont des blocs de roches primitives( granit sienite) en forme de coins, de tables et de prismes, renversées les unes sur les autres dans le plus beau désordre.
Le sifflement de l’isard solitaire arrête quelquefois l’attention des voyageurs ainsi que le croassement mélancolique de la corneille des rochers